Eloge de l’irrationalité africaine

Pourquoi c’est dégueulasse de dire ça

D’emblée le mot « irrationalité » est posé, et les premières réactions prennent comme un tour crapuleux : « Irrationnel ? C’est raciste ! » Mais non, diront d’autres, en revanche ils répondront : « C’est anti-cartésien ! ». À ce moment du débat, les philosophes lèveront le menton comme ils le font sur les problèmes de société, et diront : « Si c’est anti-cartésien, ce doit être anti-social », car la société pour fonctionner doit être rationnelle. Le lien public, c’est la rationalité partagée. Alors les philosophes se rassoiront, l’air satisfait, et les journalistes s’écrieront à leur suite : « C’est encore pire, une atteinte à l’esprit humain, et aux valeurs de solidarité et aux […] ! ».

Les petites voix viendront aboyer sous les jupons de l’irrationalité, en revendiquant la toute propreté industrielle, l’angle droit, les équations, la démocratie et la loi de 1905. Toutes les choses qui déroulent de 2+2=4, quand on tire le fil jusqu’au bout. Et avec toute la bonne volonté du monde peut-être, ils aboieront.

Les gueules se fermeront aussitôt que notre voyage commencera. Il faut prendre pied sur un de ces bateaux, peut-être négrier, qui nous ont amené pour la première fois vers ce continent connu tardivement. Le premier capitaine qui aura posé le pied sur son navire dans le port de Nantes, le premier chirurgien qui consignera son séjour dans son carnet, le premier mousse, c’est avec eux qu’il faut partir. Mais de Nantes à l’Afrique, la promenade est tranquille, même s’il faudra prendre garde quand le courant s’inverse et que l’eau vive qui nous faisait glisser depuis l’Europe change d’avis. L’attente sur les côtes tropicales de cette Afrique, quelque part en Angola, où il faudra recruter les nouveaux marins pour s’occuper de ce nouveau peuple qui grouille, celle là sera peut-être dangereuse. Des manigances dans les bistrots, des dettes à payer, de la prison à éviter, des marchands à satisfaire, fallait-il que le fardeau soit lourd pour s’embarquer à bord de ces cercueils de bois qui ont fait la misère et la mort de milliers de marins. On y mourrait des maladies tropicales, les marins étant les secondes victimes de ce commerce terrifiants. On y mourrait des insurrections, ou des coups de fouets…

Mais le voyage ne sera pas fini, et il faut s’éloigner des côtes où les marins Français, Portugais ou Hollandais croient que le soleil se lèvera demain sans contre-partie, et que s’il fallait qu’ils meurent, ils mourront et ce sera la fin. Non, il faut remonter le sentier encore, rejoindre le fleuve Congo, et suivre sa rive immense.

Peut-être qu’entre les jungles et les savanes, les villages de l’Afrique se laisseront apercevoir. Je ne voudrais pas laisser croire qu’en Afrique il n’y eut que des villages, car d’immenses empires y virent le jour, comme l’Empire du Ghana, et des personnages célèbres prirent part à des guerres emblématiques, comme Soundata Keïta, l’empereur du Mali à l’épopée mélancolique. Une histoire construite sur toutes les échelles, dans des climats variés, des croyances multiples, des centaines de langues. Parler d’une Afrique est absurde, c’est une multitude de différences qui vivent ensemble et coexistent.

L’Afrique et l’histoire

Pourquoi peut parfois entendre que l’Afrique n’a pas d’histoire ? Car c’est le cas. L’histoire de l’Afrique n’a pas été écrite, et aujourd’hui elle s’est en partie perdue. Une histoire non écrite, pour le futur, c’est une histoire à écrire. Peut-être que messieurs Fillon comme d’autres seraient ravis de disposer d’un tableau comme l’Afrique pour y écrire leur roman national. Pourtant, même si elle n’est pas écrite, on ne peut imaginer qu’une fois disparue des mémoires, l’histoire disparaît complètement. Les hommes n’ont-ils pas vécus ? Où sont les survivants de ces temps immémoriaux dont la mémoire s’éteint ?

La vision des Africains est différente de la nôtre, car elle se base sur la notion de partage. Ce partage, c’est l’irrationalité de l’oralité. Dire, c’est partager l’essentiel, se souvenir précieusement, honorer la mémoire des anciens, héros des histoires, les ancêtres disparus. Écrire, mais pourquoi faire ? On peut connaître tellement plus en regardant celui qui nous raconte dans les yeux qu’en écoutant le murmure discret d’une page de livre. On construit une mythologie fondatrice qui unit le groupe, car il faut la cohésion, la confiance, si on veut que la parole ne perde pas sa valeur.

Et de quoi se prémunit-on ? Pas du commerce, pas besoin d’écriture pour commercer. Pas de l’art, on peut peindre, sculpter, raconter, danser. C’est plutôt de ce dont on ne se prive pas : du groupe face à l’individu. Il faut être au moins 2 pour raconter une histoire.

Enfin, on connaît quand même de grandes parties de l’histoire Africaine. Ses liens avec les arabes, les fonctionnements des tribus, leurs croyances, les grands commerces, les grands royaumes, et on a des documents, notamment dans la grande bibliothèque de Tombouctou. Mais c’est le désintérêt qui prime, et on regarde souvent par dessus la jambe l’histoire d’un continent qu’on nous dit être gribouillée. Elle est bien loin d’être un dessin simple, et l’Histoire Africaine a de grandes réussites.

Les rivages de l’humanité

« Mais non », rigolent-ils, « c’est idiot de ne rien noter. On ne peut accumuler aucun savoir ! ». Mais quel savoir ? A quel prix ? On peut imaginer deux marcheurs de chaque côté d’une rive, abondante en poissons. Le premier, marche sur le côté, quand il a faim plonge sa main dans l’eau, en récupère le poisson docile, et le fait griller sur des galets lisses. Le second, non trop heureux de trouver pareille aubaine, appelle ses amis, et leur vend peu chers les poissons qu’il a attrapé facilement. Avec le bénéfice, il s’achète une épuisette. Bientôt, les villages alentours sont au courant, et tout le monde accourt au petit homme gourmand qui vend ses poissons, achète des cannes à pèches, fait des recherches sur la composition chimique du rivage, observe le cycle de reproduction des poissons. L’autre homme, de l’autre côté de la rive, avance tranquillement, en mangeant toujours ses poissons grillés. Mais un jour les poissons n’ont plus le même goût. Il regarde l’eau, et elle est devenue noire. En face de lui, les machines sont en pannes, d’épais filets d’huile noire se déversent directement dans l’eau. Les poissons flottent à la surface, et les villageois sont en colère de ne plus avoir à manger. Ils se sont tellement reproduits en pensant à toute cette nourriture, qu’ils étaient collés les uns contre les autres, en ne pensant à rien d’autre qu’au poisson que l’homme qui avait trouvé le secret de la pêche veuille bien leur donner.

En face, l’homme rejoint sa famille. Il ne sait pas bien à quelle condition le soleil se lèvera demain, mais il sait dans son coeur qu’il n’a pas besoin de plus.

Les conquérants du savoir se sont précipités, les volutes de luxe et de confort que le savoir nous apportait, la puissance, toutes ces vapeurs sont difficiles à refuser. Mais on y a perdu quelque chose de plus essentiel, un lien, soit à la nature, soit à nous-même, soit aux autres.

Art et croyance, un monde d’absurde

Les Africains pensent que les esprits de leurs ancêtres vivent encore parmi eux. Il y a un lien très forts avec les anciens qu’on honore au cours de fêtes souvent masquées. Les masques sont d’ailleurs des oeuvres abstraites, qui incarnent la personne qu’ils représentent plus qu’ils ne la reproduisent fidèlement. C’est une vision par delà, qui nous est arrivée au XXème siècle avec Picasso qui a compris quelques siècles plus tard que l’art devait être l’absurde. Pas n’importe quel absurde, un absurde du réel, qui s’astreint des règles de la science pour rejoindre les règles du sentiment, de l’esprit sensible ; c’est-à-dire des règles implicites, qui visent ailleurs. C’est une autre langue qu’on y parle, une langue qu’on a depuis longtemps oublié.

Pour certains Africains, le monde a été créé par une antilope descendue du ciel, accompagnée de huit ancêtres originels. On voit que le lien est fort, et on fait des offrandes pour que la récolte soit bonne. La justice est divine, et les oracles distribuent les châtiments du ciel.

Et ma petite vie dans tout ça ?

Je suis pas ta mère. Si t’as lu jusqu’ici tu peux tirer une leçon de tout ça tout seul. Pour ma part, c’est retrouver mon anti-Descartes, ma voix irrationnelle, rendre ce que j’ai pris et prendre ce qu’on m’a tendu. Je ne rejette rien de notre savoir, de cette science, puisque j’en suis moi-même un acteur, mais j’imagine qu’on peut choisir d’être plus qu’une machine de rationalité. Religion, religion, on m’en parlera. Non, je vous parle d’autre chose, une feuille dans le vent. On n’y croit pas comme on croit en Jésus, on y arrive quand le monde s’arrête. Quand le muret autour du réel ne suffit plus, la digue rompt et les flots viennent se répandre dans l’inexplicable. Il faut remettre l’inexplicable au coeur de notre vie.

Les Africains sont innovants, en ce qu’ils ont réussi à vivre sans rien savoir de ce qu’il se passait à côté. Je suis fier de la Révolution Industrielle, ne m’accusez pas de je-ne-sais-quoi, mais je regarde les alternatives et j’en prends le meilleur. Maîtriser l’atome n’a retiré ni la douleur, ni la mort.

Alors, qu’attendons-nous pour nous raconter des histoires magiques ?